La conquête

Lot 46 route balade

Une conversation entre amis à deux semaines de là. Un illustrateur me raconte son arrivée dans le Lot il y a quelques dizaines d’années après une vie bien remplie à Paris. Nous parlons du nombre, de la place de l’humain comptée au mètre carré dans une vaste zone urbaine. De la multiplication des règles tacites de vie afin de tenir un fragile équilibre sans lequel la foule serait insurmontable. Règles sans cesse rompues, sans cesse reformulées. Je repense à ma vie parisienne, mon périmètre de sécurité beaucoup plus réduit qu’aujourd’hui mais plus impénétrable, plus sacré. Je repense aux rires contenus et raconte à mes amis l’anecdote du réveil de mon rire lors de mon installation à Montpellier il y a 16 ans. Un rire puissant, violent, rond et fougueux, un monstre joyeux rotant d’aise après avoir vidé le frigo et torché le bar.

Cette conversation me revient alors que je photographie cette petite route à peine communale. La place d’un humain, celle qu’on lui donne, celle qu’il prend, celle qu’il laisse derrière lui ou la nouvelle qu’il se fait.

La mienne.

Elle est sur cette route perdue venant d’un hameau déserté, allant vers une autre voie velue d’herbe au milieu. Elle semble étroite mais ses à-côtés sont vastes et moussus. Elle est discrète et se compte en km². Elle est invisible la plupart du temps sauf si on se paume du côté de Gigouzac, Anglars ou Bonaguil. Elle s’est prise d’une main ferme, sans y penser.

Je me dis que le rire fougueux était le premier bout d’orteil posé dans ce nouvel espace que je me fais. La première revendication de plus grand, plus vide. Les années ont changé le béton en pierres sèches et mon espace est devenu un géant vert. A ma fenêtre, j’ai l’arbre cachant la forêt, j’ai le cerf sur ma route, les yeux luisants la nuit sur ses bords, le cri de peur «attention au sanglier !» avant l’embardée et le cœur qui palpite. Je réclame le pech et la combe, le ru et des vaches. Que mon rire ne fasse plus froncer les sourcils mais bêler les moutons et rire en retour la mémé à son portillon en un boomerang sonore, tonitruant.

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