Noël à la poubelle

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Il y a des Noëls que j’aime plus que d’autres. Mes préférés se passent en bord de mer sous un soleil d’hiver. Un petit comité familial partageant quelques jours légers. Nous avons le même goût pour de savoureux repas méditerranéens dont on sort satisfaits mais encore alertes, prêts pour une balade. On fait le marché à Sète, on cuisine ensemble, on échange nos recettes, nos trucs. Rien n’est jeté, on accommode les restes de la veille en bouchées apéritives étincelantes. Le riz devient farce, le potage se change en mousse soyeuse au fond d’une verrine, un oignon, trois épices, une demi-salade, un peu de gingembre râpé et l’on goûte tout autre chose. Comme me l’a appris ma mère, comme elle l’a appris de la sienne. Trois générations pour qui tout aliment consommable jeté dans une poubelle est un échec personnel.

J’avais envie de me promener au bord de l’eau, du côté des mas conchylicoles. J’aime ce coin un peu destroy, rouillé, plein d’une grâce industrielle. C’est rude, ça gratte un peu, ça sent les coquillages, les algues séchées et le sel. Et je tombe sur ce bac.

La première pensée qui me vient est en anglais « wrong on so many levels ». Je pense au restaurateur ayant perdu tout ce fric, aux gens qui ne vont plus au resto parce que les temps sont durs. A ceux qui n’auront rien eu à bouffer pour Noël, ni le lendemain, ni les jours suivants et qui ne recevront rien d’autre que l’assurance d’une année 2017 aussi merdique que la précédente. Je pense aux gens pas encore nés qui ne connaitront jamais le goût du homard parce que la bestiole n’existera plus si poursuit sur notre lancée. Je repense aux cours de bio au collège où j’ai appris la reproduction de l’oursin. Je l’avais trouvé extrêmement hasardeuse, peu satisfaisante et j’étais désolée pour la bestiole. Surtout je vois tous ces animaux marins, morts pour rien, toute cette énergie déployée à les sortir de la flotte pour les foutre direct à la poubelle. Je pense ensuite à la Grande Galerie de l’évolution au jardin des plantes à Paris, dernier endroit où on peut voir empaillées des espèces aujourd’hui disparues. Du coup je pense au mot évolution dont le sens n’est, de toute évidence, pas que positif.

Ce que je vois au fond de cette poubelle c’est tout ce qu’il y a de plus nase en nous : le mépris pour le vivant, qu’il soit homard, oursin, graine, bégonia ou humain.

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Les Arques à visage découvert – 2/2

Frac Occitanie Warhol sérigraphies

Suite de la visite de l’exposition « À visage découvert » aux Ateliers des Arques.

En entrant dans la première salle je découvre un autoportrait de Damien Cabanes. J’aurais aimé rester un moment en sa troublante compagnie. C’est toute la torture des visites guidées, elles m’apprennent beaucoup mais ne me laissent pas divaguer. Je me souviens de mes longues heures au Louvre où je me rendais lorsqu’un cours était éloigné du suivant. Je déambulais jusqu’à tomber sur une salle me donnant envie d’y rester. L’ampleur du lieu permettait de passer un moment tranquille avec une œuvre. Mais avant d’installer ce genre d’intimité, il faut découvrir et apprendre. Je suis donc mon guide qui suggère à mon regard de se poser sur l’autoportrait d’Anne Pesce Automne, les yeux fermés. À nouveau le trouble.

Ces deux tableaux l’un à côté de l’autre forment un duo interrogateur. La même posture de face, les bras le long du corps, le même fond neutre, doux. Yeux fermés, yeux ouverts. Regard puissant, mise à poil et presque jugement d’un côté. De l’autre, je suis laissée dehors face à une intimité intérieure impénétrable. L’un est acéré, l’autre délicat.

Sur le mur d’en face, Arroyo tient ses promesses. Je suis ravie de lui refaire un petit coucou.

La salle suivante répond à mes attentes en présentant un tableau de Djamel Tatah. Je n’avais vu son travail que dans des publications et sur mon écran. J’étais contente de rencontrer une de ses œuvres en vrai. Je ne suis pas déçue. Une couleur de fond intense, la peau blanche, les ombres bleues, mauves, un homme assis le regard au loin. Et la dimension.

La salle est petite, nous sommes presque collés à l’œuvre. Debout, l’homme peint serait bien plus grand que moi. Et avec sa présence forte, il tricote en moi une profonde sensation de solitude, presque un désœuvrement. Il installe un silence. Mon cerveau se prend dans les fils, passe sans voir deux autres œuvres dont je ne me souviens ni de la mine, ni des auteurs, avant de trébucher sur le Gallo Rojo de Robert Llimos. Une gamine, une table, un coq mort. L’enfant me prend par les yeux. Les fils se dénouent et me voilà intriguée. Je reprends en vigueur.

L’exposition est disséminée dans le village. Nous sortons.

Je repasse devant la salle où se trouvent les sérigraphies d’Andy Warhol. En ce qui me concerne elles sont frappées du syndrome de la mousse au chocolat. La première cuillère est chouette mais une fois arrivés au fond du saladier, on a à peine le temps de se dire que la première bouchée était largement suffisante et PAF ! Crise de foie.

Heureusement, les deux photos de Zanele Muholi sur le mur d’à côté me soignent instantanément de tout excès de consommation. J’avais vu un reportage sur cette photographe sud-africaine il y a un moment. Sa détermination, son énergie guerrière m’avaient marquée. Ses photos sont comme des fusils chargés arrachant une place qu’on refuse avec violence à la communauté LGBT. Je retrouve ce feu dans ces deux portraits, frontaux, sans artifice. Les modèles s’imposent et disent « nous existons ».

Je reprends la route étroite, pleine d’une joie toute bête d’avoir vécu un après-midi comme celui-là.

Re-merci le FRAC !

Les Arques à visage découvert – 1/2

Sculptures Olivier Blanckart FRAC OccitanieBalade sur des routes sinueuses jusqu’aux Ateliers des Arques, association installée dans un village aussi joli que paumé. Aux Arques, on y trouve le musée Zadkine. Les Ateliers accueillent l’exposition « A visage découvert », une promenade dans le genre du portrait jalonnée par une sélection d’œuvres tirée de la collection des Abattoirs de Toulouse. L’opportunité pour moi de revoir des œuvres d’Eduardo Arroyo mais surtout de découvrir en vrai un tableau de Djamel Tatah et tout ça pour pas un rond à 20 minutes de chez moi. Merci le FRAC !

Venir aux Arques pour la première fois est une expérience particulière. J’y arrive par une route à peine moins étroite que ma bagnole. Une sortie de forêt, un virage et apparaît un petit bled intouché, un décor de village typique du Lot posé au sommet d’une colline. Les maisons sont blondes, apprêtées, paysagées et gentiment réparties le long de petites voies piétonnes. Au bout de la rue principale je découvre les Ateliers, verticale bâtisse ornée d’une tour ronde faisant la course en hauteur avec le clocher de l’église voisine. L’entrée de verre laisse apparaitre quatre sculptures d’Olivier Blanckart de sa série Les Femmes Déviolées. J’ai un doute, un peu comme quand je croise quelqu’un dont le visage me dit quelque chose. Je les reconnais.

Ce sont les femmes prises en photo par Marc Garanger au cours de son service militaire pendant la guerre d’Algérie. C’est une histoire de contrainte, une histoire de résistance, une histoire de honte et de dignité. Les femmes sont contraintes par l’armée de se faire photographier tête découverte. L’appelé est contraint de prendre ces clichés sensés servir de photos d’identité. Des femmes de tout âge sont ainsi immortalisées. Certaines sont visiblement effrayées, intimidées, sont prises de sidération. D’autres opposent des visages marqués d’une violence silencieuse, glacée, jetant l’opprobre sur l’armée française de leur regard courroucé. L’appelé détournera l’ordre en les prenant jusqu’à la ceinture, laissant voir broderies et ornements, grandeur, poses d’une naturelle majesté. Ces portraits m’avaient retournée et j’y pense souvent. Ils sont notre violence de colons sans respect, sans cervelle, bouffis du mépris de l’autre. Ils touchent également ce qui est femme en moi, la violence qui leur est faite. Ils m’interrogent sur la place du photographe, l’intérêt de ce témoignage historique, la légitimité ou non de montrer ces portraits en public sans l’accord des sujets. Et quel public suis-je ? Voir et revoir ces photos m’apporte, me nourrit et harponne ma conscience. Quel part de honte dois-je partager en me rendant témoin récidiviste de ce drame de guerre ? De toute évidence ils ont également interrogé le sculpteur, éveillé chez lui le besoin de réhabiliter ces femmes. Je me demande si elles en ont réellement besoin, la honte n’étant pas retombée de leur côté.

 

La suite ici.

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